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27 janvier 2020 1 27 /01 /janvier /2020 20:50

C’est acté – et historique – tout le barreau français est en grève.

En grève totale et à présent illimitée.

Et plus qu’un mouvement de grève qui ne peut concerner que des salariés, il s’agit d’un mouvement de contestation et de rébellion consistant à refuser d’assumer plus avant notre mission d’auxiliaire de Justice, car c’est bien cela que nous sommes.

Depuis le début du mois de Janvier, dans tous les Tribunaux de France, et à à chaque audience un représentant du Bâtonnier demande le renvoi de l’ensemble des affaires, et s’il faut reconnaître que dans l’immense majorité des cas, les juridictions acceptent les renvois sans poser de difficulté, les choses se corsent parfois dans les affaires pénales les plus graves, je veux parler des audiences devant les Cours d’Assises.

A ALBI, nous avons vite compris que les demandes de renvoi allaient s’apparenter aux Dardanelles, l’hostilité affichée du Président de cette Cour à toute idée de renvoi étant connue.

Dès lors, dans l’étroit maquis des règles de procédure devant cette Juridiction, il fallait d’abord obtenir l’accord des accusés, souvent incarcérés en détention provisoire depuis des mois et des années selon la bonne habitude française de piétiner allègrement le droit de chacun à être jugé dans un délai raisonnable, puis celui des victimes, tellement en attente d’une décision pour tenter d’arriver à se reconstruire.

Il a fallu leur expliquer – ce que nous faisons quotidiennement face à notre clientèle piaffant devant les affaires en attente, comme gelées par d’invisibles souffles – que notre combat pour la survie de notre profession est LEUR combat. Le combat des accusés abandonnés de leur famille, des locataires insolvables, des travailleurs licenciés, des étrangers en situation irrégulière, des surendettés, de la marée des laissés pour compte que des armées d’Avocats défendent, parce que oui, il faut les défendre TOUS et que les projets surréalistes actuels nous contraindront à ne plus le faire.

Et bien oui, ils ont tous compris qu’il fallait nous aider, et ont soutenu les demandes de renvoi sous le regard incrédule du Président de Cour d’Assises insistant sur le fait que le renvoi serait lointain, et sur le stock d’affaires en attente, le fameux stock dont on parle comme Molière parlait du poumon « Le stock vous dis-je « 

Cet obstacle franchi, il a fallu organiser ce qui est communément nommé une grève du zèle, l’accusé désignant pour le défendre une cinquantaine d’avocats venus pour l’occasion de toute la région, et rendant ainsi techniquement impossible la tenue de l’audience.

Ah ! ces mimiques agacées, ces haussements de sourcil, au mépris de la règle d’impartialité, nous les avons eues à chaque affaire appelée, et renvoyée.

Et renvoyée sous la contrainte.

La contrainte des avocats, eux même contraints par l’urgence de survivre.

Il a fallu imposer ces renvois et ils ont été explicitement ordonnés du fait des nécessités de l’organisation d’une audience rendue intenable au vu du nombre d’avocats.

Dans le tumulte de ces audiences ou je faisais partie des avocats de circonstance désignés par les accusés successifs, je songeais -encore – à ma prestation de serment devant le Premier Président de la Cour d’Appel de TOULOUSE qui nous avait ainsi exhorté dans un discours dont je me souviens encore :

« Nous sommes tous les visages multiples d’une même grande et belle chose qui est la Justice, alors aimez la Justice de toutes vos forces »

Et voilà, je suis ensuite allé traîner ma robe dans beaucoup de Tribunaux ou j’ai constaté en réalité que bien souvent, la Justice ne se faisait pas ensemble mais les uns contre les autres, cahin-caha, chacun posant sur l’autre un regard mi méprisant mi suspicieux.

Et pourtant, je me souviens de discussions en commun à bâtons rompus dans quelques recoins de palais au détour d’une audience tardive

Je me souviens de ce magistrat du parquet – il se reconnaîtra peut-être – partageant avec moi un gout pour les citations, qui me lançait des défis avant l’audience « aujourd’hui Maître il faut un auteur du 18 ème siècle »

Je me souviens surtout que lorsque les magistrats ont été attaqués et ont entamés un mouvement de grève historique par sa rareté compte tenu de leur statut, les Avocats se sont levés pour leur apporter leur soutien.

Je me souviens de tout cela et j’ai envie de lui dire, à ce Magistrat qui aime sans doute la Justice autant que nous, que nous ne pouvons bien l’aimer qu’ensemble cette satanée Justice, parce qu’elle n’est heureuse que parce qu’il y a des Avocats pour la plaider et des Magistrats pour la rendre.

J’ai envie de lui dire que les Cours d’Assises s’honoreraient de renvoyer les affaires non pas sous la contrainte mais dans le partage de cette colère noire qui nous fait arborer des rabats rouges.

Et puisque c’est une supplique il faut paraphraser Brassens pour conclure :

Trempe dans l’encre bleu de ton stylo d’argent

Pour signer ta réforme en ton bureau élégant

Et de ta plus belle écriture

Note ce qu’il faudrait qu’il advienne de nos robes

Lorsque nous connaitrons des heures sombres

Qui nous pousseront au point de rupture.

 

Quand les échos de nos mots auront quitté les tribunaux

Avec Levy, Pollak, Verges et Naud,

Garçon, Leclerc et Moro-Giafferi,

Vous aurez face à vous, les foules de justiciables

Qui chercheront en vain quelqu’un de capable

De se vêtir de noir pour défendre leurs vies.

 

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