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26 juillet 2016 2 26 /07 /juillet /2016 14:38

J’effleure l’application GPS de mon smartphone et j’apprends que, pour aller à Aix en Provence, je dispose de trois trajets différents d’une durée de 4h30 à 5h10. Comme toujours je m’interroge sur les motivations de ceux qui choisissent le trajet le plus long…

Mercredi 15h30

C’est parti, direction Millau, dans une frénésie de tournants, de voitures improbables conduites de façon plus improbables encore, de camions bien sûr, et « Rire et Chansons » qui ne capte plus au bout de quelques kilomètres. J’ai déjà un début d’explication quant aux motivations de ceux qui prennent des itinéraires plus longs en apparence mais tellement moins fatiguant. En outre, l’embranchement pour Montpellier part trop vite pour que je puisse apercevoir le célèbre viaduc dont tous les Aveyronnais parlent avec des étoiles dans la voix. Bref plaisir minimum pour une contrition maximum !

Mercredi 16h40

Je profite du sentiment trompeur de conduite automatique pour réfléchir aux points sensibles du dossier que je dois plaider demain matin à la Chambre de l’Instruction de la Cour d’Appel d’Aix en Provence, audience 9h30, trop tôt pour partir en pleine nuit le jeudi matin. Ma rêverie est brève car il s’agit d’une autoroute partiellement aveyronnaise, donc farcie de tournants et semée de radars automatiques singulièrement pervers dont un au moins est connu pour être le plus rentable de France. Soleil dans les yeux. Toujours pas de radio.

Mercredi 18h30

J’arrive à Montpellier au moment de la cohue de la fin d’après-midi et les rocades sont bouchées. Au moins on capte « Rire et Chansons ». Je serpente dans une théorie de nouveaux quartiers qui fleurissent à qui mieux mieux, dans l’espèce de désert qui entoure Montpellier, et croise les frontons, péristyles, colonnades et temples crypto antiques de tous ordres, devenus la marque de fabrique de la ville. Décidément, ce trajet est loin d’être le meilleur.

C’est la moitié du chemin, c’est-à-dire le moment où je me demande quelle folie m’a poussé à aller plaider ce dossier moi-même au lieu d’y envoyer ma collaboratrice.

Mercredi 19h00

Je m’extirpe enfin des bouchons et méandres urbains ubuesques en me disant, comme chaque fois que je me retrouve dans la préfecture de l’Hérault, que sans GPS je ne peux pas en sortir vivant.

Ca y est me voici sur l’autoroute, la Vraie, l’A9 !

Mercredi 20h00

Débarquer à Aix en Provence, quel que soit le jour, l’heure ou même la saison, c’est plonger d’un coup dans une ambiance suave faite de douceur et d’opulence, et cette impression d’une ville à la campagne qui ne dort jamais tout en semblant perpétuellement alanguie. Certains endroits sont favorisés.

Finalement j’ai bien fait de venir !

Mercredi 20h15

J’arrive sur la place de la Cour d’Appel et le sort me permet de me garer sur une jolie place restée libre sur le parking. Me voilà prêt pour une soirée morose dans cette ambiance de fête légère propre à Aix, je vais essayer de ne pas trop picoler.

Mercredi dans la nuit.

Je dors toujours mal à l’hôtel, je me demande vraiment pourquoi je n’ai pas privilégié un départ à 4h00, j’aurai dormi peu mais bien !

Jeudi 8h30

Sapé à mort, frais comme un gardon, je me dirige d’un pas presque martial vers la Cour et le premier café que je vais prendre avec mon client qui doit déjà m’attendre avec un espoir anxieux.

C’est le moment où je me dis que finalement j’ai bien fait de venir plaider ce dossier et surtout de partir la veille au lieu de me lever avant l’aube, foncer dans la nuit à tombeau ouvert en surveillant la pendule et arriver vanné, à la merci du moindre incident qui me mettrait en retard.

Il faut en effet savoir, chers amis, que les avocats sont touchés à vie par une malédiction implacable : Si vous être à l’heure, les impédimentas des juridictions (greffier malade, dossier perdu, composition du tribunal irrégulière, confrère plus âgé et plus éloigné que vous qui plaide très longuement en tête ….) vous frapperont de plein fouet et vous attendrez des heures en jouant à Pokémon Go. En revanche, si vous avez 5 minutes de retard, vous entrerez dans la salle d’audience suant et soufflant et serez immédiatement crucifié par une voix blafarde, revêche et sans concessions : « Maitre l’audience est à 9h00 pas à 9h05 ».

Jeudi 9h00

Le sage alignement des voitures garées devant la Cour a fait place au joyeux remue-ménage d’un marché de plein air vaguement gitano, on est finalement très près de la Camargue.

Plus de bagnole, plus de dossier et plus de robe non plus je les avais laissés dans le coffre. Il ne reste plus qu’à courir dans la salle d’audience prévenir le greffe de la cata.

Ensuite, à moi le client transformé en taxi vers la fourrière, cavalcade, paiement de la rançon, récupération de la voiture, retour à la Cour, le tout en un temps record.

Jeudi 9h45

J’ai récupéré ma superbe, où du moins feins de retrouver cette attitude faite de sérénité pugnace et de souplesse implacable qui plait tellement à nos clients. En fait je boue de colère vis-à-vis de cette ville snobinarde incapable de donner une place décente aux véhicules transportant pourtant les touristes qui viennent en masse se faire plumer Cours Mirabeau.

La Cour d’Appel en général et la Chambre de l’Instruction en particulier suivent quant à elles leur bonhomme de chemin à savoir que les dossiers en visioconférence passent en premier.

Belle invention cette visioconférence. Le taulard dans une pièce affreusement vide et blafarde se retrouve brusquement en webcam face aux visages rébarbatifs de trois juges. Il a souvent préparé un papier qu’il lit maladroitement, parfois il a un avocat, parfois non.

Le plus compliqué est d’avoir le contact avec la prison. Il semble presque que le ministère de la justice utilise encore les modems cliquetiquants 56K de ma jeunesse tellement la liaison est dangereuse.

Il y a cinq dossiers en visio, et j’apprends que le mien ne passera qu’ensuite, et ensuite il faudra d’abord laisser passer un confrère médiatique de Lille, bref tout cela nous mènera probablement à plaider à la place du déjeuner.

C’est le moment où je me redis que j’aurai dû partir ce matin.

Jeudi 12h00

J’ai capturé tous les Pokémon qui trainaient dans la Cour d’Appel.

Le confrère Lillois se prend en pleine tête les impédimentas dont nous avons parlé : un des magistrats de la Chambre de l’Instruction est intervenu en première instance en tant que juge d’Instruction –oui personne ne s’en était rendu compte avant ! – conciliabule, suspension d’audience, ramdams divers.

Je vais passer !

Jeudi 12h20

J’ai la parole.

Je sens le regard de mon client dans mon dos, la texture du papier de mon dossier sous mes doigts, le zonzon de la clim en tache de fond, la mécanique se met en place, j’ai en surimpression devant moi le plan de mes explications.

Je parle, explique, tente de convaincre ou du moins d’attirer l’attention des magistrats sur certains points qui me semblent d’importance.

Au bout d’un moment la magistrate qui avait fait l’instruction d’audience m’interromps poliment : « La cour a compris Maître et il y a encore beaucoup de dossiers ».

Jeudi 13h10

Voilà, tout ce qui justifiait cette dépense de temps d’argent et d’énergie depuis hier 15h30 est accompli. Il faut saluer le client et le rassurer –oui ça s’est bien passé oui ils ont compris – et rentrer, faire le chemin à l’envers, sans le stress de la plaidoirie qui donne des ailes, se tromper de sens et remonter pendant une demie heure vers Avignon avant de retourner dans le bon côté de l’A9 et ne plus la quitter jusqu’à Toulouse, puis l’A68 jusqu’à Albi.

Jeudi un peu plus tard encore

J’ai coupé « Rire et Chansons » et connecté mon smartphone à la voiture sauvée de la fourrière, je suis dans ma bulle avec ma playlist.

Je m’arrête à une aire d’autoroute et j’appelle ma fille en FaceTime, et elle me montre un dessin qu’elle vient de faire pour moi et m’envoie un bisou d’amour.

Hey Monsieur le Ministre de la Justice, les visios que vous faites avec les taulards, vous allez les mettre en place quand pour les avocats ? Skype c’est pas fait pour les chiens !

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