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23 juillet 2014 3 23 /07 /juillet /2014 13:40

«Ça fait longtemps que je patiente dans cette chambre noire, entends qu’on chahute et qu’on danse au bout du couloir…» enfin presque!

Ce mardi soir, le couloir dans lequel je patiente depuis plus d’une heure n’est pas noir mais d’un gris hôpital qui, à lui seul, me fait oublier que j’ai la chance d’être en bonne santé. On ne chahute pas, on ne danse pas: on touille du café… Oh, n’allez pas croire que j’ai un quelconque grief contre les buveurs de café, je suis moi-même un adorateur de cette délicieuse drogue légale et recommande le «Bourbon Pointu» de l'île de la Réunion, meilleur café du monde !

J’entends à travers les parois minces du bureau où se tiendra l'audience le tintement de la petite cuillère contre la tasse… Pas même de bruits de chaises, de papiers' imprimantes où de dossiers manipulés… de toute façon, l’ordonnance de mise en détention est déjà prête et les flics ont déjà été prévenus du transfert à la maison d’arrêt… juste le café qui fume, juste une parodie de justice et une pantomime… juste cette petite cuillère qui oscille doucement contre la tasse… J’imagine la fumée odorante qui s’élève dans le bureau devant le dossier d’enquête…
Tant que ce tintement ne cessera pas, l’audience ne commencera p
as.

Mais revenons en arrière.

Dédale de couloirs.

Depuis lundi soir 20 h mon cabinet est en charge de la défense d’un homme soupçonné d’avoir commis le crime le plus odieux qui soit. La vindicte populaire serait tentée de dire qu’il ne mérite pas d’être défendu mais c’est un autre sujet que je développerai avec un grand plaisir dans un prochain billet. Déferré dans la mégalopole de la région, mon cabinet l’y a rejoint après plus de 48 h de garde à vue (6 auditions et 2 entretiens… deux journées qui se sont achevées à plus de 23h).

L’heure de route, la course en voiture jusqu’au Palais dans les embouteillages, l’errance dans le labyrinthe badgé de l’imposante et froide bâtisse, je me retrouve enfin devant le bon bureau. Le magistrat prend acte de ma présence et m’indique qu’il est bientôt prêt.

Le temps est une notion très subjective et on ne peut s’en rendre compte qu’en côtoyant des personnes qui n’évoluent pas dans le même espace-temps que nous-même. La justice permet d’appréhender cette notion avec beaucoup de justesse.

Pour une fois, le «bientôt» ne signifiait «que» 40 minutes pour une audition devant le juge d’instruction d’un petit quart d’heure. Ensuite? C’est le temps de passer devant le juge de la détention… euh… des libertés et de la détention, bref, le temps du café.

Nouveau dédale de couloirs. Arrivés à bon port, nous tentons d’annoncer notre présence. En général, les raclements de gorge et les échos d’un pas trainant suffisent à faire sortir un fonctionnaire du bureau qui n’est jamais celui que l’on cherche. «Attendez ici! On viendra vous chercher quand ce sera le moment!» Attendre … mais combien de temps ?

Mon client, menotté, tenu en laisse par son escorte, me pose les questions d’usage: «Serai-je rentré pour nourrir mon chien tout à l’heure? Ils ne peuvent pas m’envoyer en détention, je suis innocent, non? Comment ça va se passer? Dans combien de temps on passe?»

Au début de ma carrière, mes réponses étaient toujours très optimistes: «présomption innocence! Liberté! Principe!»

Aujourd'hui, mon discours est simple:

Réponse n° 1: non, vous ne serez pas à la maison pour nourrir le chien tout à heure.

Réponse n° 2: si, et ils vont le faire malgré tout ce que je pourrais dire.

Réponse n° 3: mal…

Réponse n° 4: je dirais, à vue de nez, dans un peu moins de 3 heures… mais au tintement de la cuillère sur les rebords de la tasse de la greffière, que entends à travers le papier de cigarette qui sert de mur, je dirais dans au moins une heure.

Le smartphone me relie à extérieur… Candycrush, une partie échecs et la mise à jour du profil Facebook, les sms à quelques amis oisifs qui prendront peut être le temps de me répondre. Le tintement cesse tout à coup. Je retiens ma respiration, attente devrait être écourtée. Fausse joie.

Deux niveaux de Candycrush et dix-huit sms plus tard, une greffière ouvre la porte, regarde de part et d’autre du couloir et me dit «c’est bientôt à nous Maître».

On m’a déjà dit la même chose, tant et tant de fois…

Peut-être ont-ils honte, un peu, de jouer et de me faire jouer cette comédie ou l’issue est déjà décidée? Peut-être l’attente est-elle un exorcisme?

Odeur de café. Dans une salle d’attente de quelque part ou un autre avocat joue sans doute à Candycrush, un enfant braille.

La nuit tombe.

Dehors, une voiture klaxonne.

Et j’attends…

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